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L'esclavage sexuel institutionnalisé : le système des "Femmes de Réconfort" 1932-1945)

L'expression "femmes de réconfort" est la traduction du terme japonais ianfu (慰安婦). Derrière cet euphémisme administratif se dissimule l'un des plus vaste système d'esclavage sexuel institutionnalisé durant l'ère Showa, principalement entre 1932 et 1945.


Quatre femmes de réconfort coréennes après qu'elles aient été libérées par les Forces alliées sino-amécaineFour - Songshan, Yunnan Province, China on September 7, 1944. Source: The Hankyoreh website at https://tinyurl.com/y4dddxjn. Photo by Charles H. Hatfield, US 164th Signal Photo Company. Note: The original photo is available in the National Archives Catalog at https://tinyurl.com/yyumu88z.
Quatre femmes de réconfort coréennes après qu'elles aient été libérées par les Forces alliées sino-amécaineFour - Songshan, Yunnan Province, China on September 7, 1944. Source: The Hankyoreh website at https://tinyurl.com/y4dddxjn. Photo by Charles H. Hatfield, US 164th Signal Photo Company. Note: The original photo is available in the National Archives Catalog at https://tinyurl.com/yyumu88z.

Un système d'Etat : la logistique de l'exploitation


Contrairement à l'idée selon laquelle les "stations de réconfort" (ianjo) auraient été des entreprises privées indépendantes, les recherches historiques démontrent qu'il s'agissait d'une infrastructure encadrée et régulée par l'appareil militaire japonais. La responsabilité de l'état japonais a été confirmée par la découverte de documents militaires dans les années 90 (notamment par l'historien Yoshiaki Yoshimi), ce qui a contredit la version initiale du gouvernement qui niait toute implication directe.


  • Objectifs militaires : les autorités justifiaient officiellement la création de ces centres pour prévenir les viols de masse de civils dans les territoires occupés (comme lors du massacre de Nankin en 1937), limiter la propagation des maladies vénériennes parmi les soldats et maintenir le "moral" des troupes. Dans les faits, ce système a institutionnalisé l'exploitation sexuelle à grande échelle


  • Recrutement et coercition : les modalités d'enrôlement variaient selon les régions et les périodes. Toutefois, les archives et témoignages démontrent un recours systémique à la tromperie (promesses d'emploi en usines ou en infirmerie), à la contrainte par les autorités coloniales et, dans certains territoires occupés (Chine, Philippines), à l'enlèvement pur et simple. De la Mandchourie aux îles du Pacifique, la géographie des ianjo calquait l'expansion de la Sphère de coproduction de la Grande Asie orientale.


  • Profil des victimes : la majorité des femmes étaient issues de Corée, alors colonie japonaise (1910-1945). Cependant le système s'est cependant étendu aux femmes chinoises, philippines, indonésiennes, néerlandaises et australiennes.


Soldats japonais faisant la queue près d'une station dite de réconfort. Source: Digital Museum: The Comfort Women Issue and the Asian Women’s Fund website at https://tinyurl.com/y6skq9hv. Photo by Japanese journalist Murase Moriyasu.
Soldats japonais faisant la queue près d'une station dite de réconfort. Source: Digital Museum: The Comfort Women Issue and the Asian Women’s Fund website at https://tinyurl.com/y6skq9hv. Photo by Japanese journalist Murase Moriyasu.

Les estimations varient entre 50 000 et 200 000. L'absence des registres officiels, détruits par l'armée japonaise à la fin de la guerre est la raison de cette fourchette si large.


1991 : la brèche dans le silence


Pendant des décennies après 1945, cette histoire est restée largement absente des récits officiels. Deux facteurs majeurs expliquent ce silence :

  • le tabou social : dans une société coréenne fortement influencée par le néoconfucianisme, les survivantes craignaient la stigmatisation et le rejet familial ;

  • la géopolitique de la guerre froide : le traité de normalisation des relations entre la Corée du Sud et le Japon en 1965 a volontairement passé sous silence les crimes individuels au profit d'une aide économique globale. Le Japon a versé 500 millions de dollars (dons et prêts), considérant que cela règle tout contentieux.


Le tournant survient le 14 août 1991 lorsque Kim Hak Sun devient la première survivante coréenne à témoigner publiquement sous son vrai nom. Ce geste courageux a transformé un traumatisme privé en cause diplomatique majeure et internationale, forçant les historiens et les gouvernements à confronter les archives.


Kim Hak Sun, photo de MBC PD수첩, CC BY 3.0
Kim Hak Sun, photo de MBC PD수첩, CC BY 3.0

La manifestation du mercredi : un combat historique


Depuis le 8 janvier 1992, des survivantes et leurs soutiens - notamment le Korean Council - organisent la Manifestation du Mercredi devant l'ambassade du Japon à Séoul. Leurs revendications sont constantes :

  • reconnaissance formelle de la responsabilité légale et gouvernementale du Japon ;

  • excuses officielles validées par une résolution parlementaire ;

  • indemnisation considérée comme réparation juridique de guerre et non comme aide humanitaire.


La "Statue de la Paix" : une mémoire sculptée


Erigée pour la première fois à Séoul en 2011, la Sonyeonseong (Statue de la jeune fille) est devenu un symbole mondial de mémoire et de résistance. Sa symbolique est riche :

  • les pieds nus et les talons légèrement levés : l'instabilité, la vulnérabilité et l'arrachement ; le talon levé symbolise également l'impossibilité pour ces femmes de se sentir "ancrées" dans leur propre pays à leur retour ;

  • l'oiseau sur l'épaule : le lien entre les survivantes et les disparues ;

  • l'ombre au sol : profil d'une femme âgée, représentant une vie entière marquée par le traumatisme ;

  • la chaise vie à côté de la statue : invitation au passant à s'asseoir, à partager la mémoire.


La statue devant l'ambassade japonaise à Séoul le 28 décembre. AHN YOUNG-JOON / AP
La statue devant l'ambassade japonaise à Séoul le 28 décembre. AHN YOUNG-JOON / AP

Des répliques ont été installées en Corée du Sud, aux Etats-Unis, en Allemagne et dans d'autres pays, suscitant parois des tensions diplomatiques.


Le débat juridique et diplomatique contemporain


Le différend actuel entre la Corée et le Japon ne porte pas seulement sur les faits, mais sur leur qualification juridique.


En 1993, la déclaration Kono reconnaît l'implication directe ou indirecte de l'armée japonaise dans l'établissement des centres et le transfert des femmes. C'est à ce jour la base de reconnaissance la plus forte.

En 1995, le Japon exprime, par la déclaration Murayama, des "excuses sincères" et des "remords".

Egalement en 1995 est créé le Fonds des Femmes Asiatiques (AWF). Un fonds privé alimenté par des dons de citoyens japonais. Beaucoup de survivantes coréennes l'ont refusé, car l'argent ne provenait pas directement du budget de l'Etat japonais, y voyant une manière d'éviter la responsabilité légale.

En 2015, un accord bilatéral entre Tokyo et Séoul qualifie le règlement de "définitif et irréversible".


Cependant, cet accord a été rejeté par une partie des survivantes, notamment parce que :

  • il n'a pas été négocié directement avec elles ;

  • évite de reconnaître explicitement une responsabilité légale étatique ;

  • privilégie une approche diplomatique plutôt que juridique.


Ce rejet par les survivantes illustre un concept clé : la différence entre une solution diplomatique et une réparation de justice. Pour les survivantes, l'aspect financier est secondaire par rapport à la reconnaissance de la responsabilité légale de l'Etat japonais, un point que Tokyo a toujours veillé à formuler de manière ambiguë, afin d'éviter des poursuites juridiques massives.


Aujourd'hui, alors que le nombre de survivantes diminue chaque année, la transmission repose sur la muséographie (comme la House of Sharing en Corée du Sud), l'enseignement et l'intégration du sujet dans le droit international des conflits armés.


Pourquoi ce travail demeure essentiel en 2026


L'histoire des "femmes de réconfort" dépasse désormais la cadre bilatéral entre la Corée et le Japon. C'est le précédent moral et juridique qui sert aujourd'hui à qualifier les violences sexuelles comme crimes de guerres, crimes contre l'humanité et violations systémiques des droits humain dans les juridictions internationales. Le combat des "femmes de réconfort" a largement contribué à ce que le Statut de Rome (1998), qui régit la Cour Pénale Internationale, reconnaisse explicitement l'esclavage sexuel comme un crime contre l'humanité et un crime de guerre.


Nota bene : il faut savoir que ces traffics d'êtres humains et sexuel s'étendaient dans toute l'Asie. L'article se concentre sur la Corée du Sud, puisque le blog traite de ce pays.




Pour garantir la véracité et la rigueur de ce travail, je me suis appuyée sur les ouvrages de références suivants, consultés en fonds universitaire :

  • Pyong Gap Min, Korean Comfort Women: Military Brothels, Brutality, and the Redress Movement.

  • The Korean Council, True Stories of the Korean Comfort Women.

  • Keum Suk Gendry-Kim, Les Mauvaises Herbes (Roman graphique).

  • Déclarations officielles : Kōno (1993) et Murayama (1995).

  • Article : Teaching about the Comfort Women during the World War II and the use of personal stories of Victims (Association for Asian Studies).

  • Article : Les femmes de réconfort : un esclavage d'état ?, par Pierre-François Souyri (L'Histoire)


Les photos viennent du journal "Le Monde", "Association for Asian Studies", Wikipédia et "L'Histoire".

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